25 juin
Représente-toi comment un petit gamin s’en irait dessiner l’arête centrale d’un poisson – son squelette, avec la tête à une extrémité et la queue à l’autre. La longue colonne vertébrale entre les deux, elle est zébrée par les côtes. C’est le genre de squelette de poisson qu’on verrait bien dans la gueule d’un chat de dessin animé.
Représente-toi ce poisson comme étant une île couverte de maisons. Représente-toi le genre de petits castels qu’une gamine vivant dans un parc de caravanes s’en irait dessiner – de grandes maisons en pierre, chacune avec sa forêt de cheminées, chacune pareille à une chaîne montagneuse de pans de toits aux angles différents, d’ailes, de tourelles et de pignons, qui montent et remontent tous vers le paratonnerre au sommet. Des toits en ardoise. Des clôtures en fer forgé. Des maisons imaginaires, bosselées de lucarnes et de fenêtres en demi-cintres saillants. Avec, tout alentour, des pins parfaits, des jardins de roses et des allées en briques rouges.
Les rêveries éveillées bourgeoises d’une petite gamine de Blancs pauvres.
L’île entière était très exactement tout ce dont une gamine grandissant dans un quelconque parc de caravanes – disons, un trou perdu comme Tecumseh Lake, en Géorgie – irait rêver. Cette gamine éteignait toutes les lumières dans la caravane quand sa maman était au travail. Elle s’allongeait, le dos bien à plat dans le salon, sur la moquette orange à longs poils, tout élimée, du salon. Une moquette qui sentait comme quelqu’un qui aurait marché dans une merde de chien. L’orange fondu noir de-ci de-là par les brûlures de cigarettes. Le plafond marqué d’auréoles d’infiltration. Les bras croisés sur sa poitrine, elle s’imaginait alors une existence dans un endroit comme celui-ci.
À ce moment choisi – tard le soir – lorsque tes oreilles se tendent vers le moindre bruit. Lorsque tu vois mieux les yeux fermés qu’ouverts.
Le squelette de poisson. Depuis la toute première fois où elle a pris un crayon de couleur en main, c’est ça qu’elle a dessiné.
Et pendant tout le temps que cette gamine a grandi, peut-être bien que sa maman n’était jamais à la maison. Elle n’avait jamais connu son papa, et peut-être bien que sa maman avait deux boulots. Le premier dans une usine merdique fabriquant des isolants en fibre de verre, le second à jouer de la louche de service dans une cafétéria d’hôpital. Naturellement, cette gamine rêve d’un endroit comme cette île-ci, un endroit où personne ne travaille vraiment, si ce n’est faire le ménage, cueillir des baies sauvages et ramasser les objets échoués sur les plages. Broder des mouchoirs. Disposer les fleurs en bouquets. Un endroit où chaque jour ne commence pas par une sonnerie de réveil pour se terminer par la télévision. Elle les a imaginées, toutes ces maisons, chacune d’elles, chacune des pièces, jusqu’au bord sculpté de chaque manteau de cheminée. Les différents motifs de lames de parquet. Imaginées à partir de rien. La courbure de chaque applique lumineuse ou de chaque robinet. Chaque tuile, elle était capable de se la représenter. De l’imaginer, tard le soir. Chaque motif de papier peint. Le plus petit bardeau, la plus petite volée d’escalier, la plus petite descente de gouttière, elle les avait dessinés au pastel. Coloriés au crayon de couleur. Chaque allée en briques et chaque haie taillée au carré, elle les avait esquissées. Avant de les emplir de rouge et de vert à l’aquarelle. Elle avait tout vu de ses yeux, elle l’avait mis en images, elle en avait rêvé. Tellement elle le voulait, de toutes ses forces.
Depuis le tout premier jour où elle a été capable de prendre en main un crayon à papier, c’est ça qu’elle a toujours dessiné. Ça, et rien d’autre.
Représente-toi ce poisson avec la tête pointée vers le nord et la queue plein sud. Sur la colonne vertébrale s’entrecroisent seize côtes, vers l’est et l’ouest. La tête, c’est la place du village, avec le ferry qui va et qui vient depuis le port qui est la gueule du poisson. L’œil du poisson serait l’hôtel avec, autour, l’épicerie, la quincaillerie, la bibliothèque et l’église.
Elle peignait les rues avec du givre sur les arbres dénudés. Elle peignait l’île au retour des oiseaux, chacun d’eux ramassant herbes de plage et aiguilles de pin pour bâtir son nid. Puis couverte de digitales en pleine floraison, plus grandes que des humains. Et ensuite avec des tournesols encore plus grands. Et encore ensuite avec les feuilles tournoyant en spirale vers le sol bosselé de noix et de châtaignes.
Elle voyait tout avec une telle clarté. Elle était capable de se représenter chacune des pièces de chaque maison.
Et plus elle se trouvait à même d’imaginer cette île, moins elle appréciait le monde de la vraie vie. Plus elle se trouvait à même d’en imaginer les gens, moins elle appréciait les gens de la vraie vie. Et tout particulièrement sa maman hippie, toujours fatiguée, avec ses relents de frites et de fumée de cigarette.
Les choses en étaient arrivées au point où Misty Kleinman avait de guerre lasse abandonné toute idée d’être un jour heureuse. Tout était tellement laid. Tout était dégueulasse et, tout bonnement… rien n’était à sa juste place.
Elle s’appelait Misty Kleinman.
Au cas où elle ne serait pas dans les parages lorsque tu liras ceci, c’était elle, ton épouse. Au cas où tu ne ferais pas semblant d’être plus bête que tu n’es – ta pauvre épouse, son nom de naissance, c’était Misty Marie Kleinman.
Cette pauvre fille stupide, lorsqu’elle dessinait un feu de joie sur la plage, elle était capable de sentir dans sa bouche le goût des épis de maïs et des crabes bouillis. En dessinant le jardin des simples de la maison, elle était capable de sentir le thym et le romarin.
En dépit de quoi, meilleur devenait son coup de crayon, pire devenait son quotidien – au point que plus rien de sa vraie vie ne finit par lui convenir. Elle en arriva au point où elle n’avait plus sa place nulle part. Les choses en arrivèrent au point où plus personne ne trouvait grâce à ses yeux, par manque de raffinement, par manque de réalité. Ni les garçons du lycée. Ni les autres filles. Rien n’atteignait à la réalité de son univers imaginé. Au point qu’elle s’était mise à suivre une thérapie de groupe au lycée et à dérober de l’argent dans le sac de sa maman, de l’argent qu’elle dépensait en came.
Afin que les gens ne la prennent pas pour une cinglée, elle se mit à construire sa vie autour de son art plutôt que de ses visions. En vérité, tout ce qu’elle voulait, c’était le savoir-faire et la technique pour mieux les transposer. Pour rendre son univers imaginé de plus en plus précis. De plus en plus réel.
Et en fac d’arts plastiques, elle a fait la rencontre d’un garçon du nom de Peter Wilmot. Toi. C’est toi qu’elle a rencontré, ce garçon originaire d’un endroit dénommé Waytansea Island[1].
Et la première fois qu’on la voit, cette île, d’où qu’on vienne, de n’importe quel coin de la planète, on se dit qu’on est mort. On est mort et on a rejoint le paradis, en sécurité, à jamais et pour toujours.
L’arête centrale du poisson est Division Avenue. Les arêtes latérales sont les rues, démarrant par Aider[2], à un pâté de maisons au sud de la place du village. Viennent ensuite Birch[3] Street, Cedar[4] Street, Dogwood[5], Elm[6], Fir[7], Gum[8], Hornbeam[9], dans l’ordre alphabétique jusqu’à Oak[10] et Poplar[11] Streets, juste avant la queue du poisson. C’est là que Division Avenue devient un chemin, gravillons d’abord, boue ensuite, avant de disparaître parmi les arbres de Waytansea Point, la pointe de l’île.
La description n’est pas mauvaise. C’est ainsi qu’apparaît le port lorsqu’on débarque pour la première fois du ferry en arrivant du continent. Long et étroit, le pont ressemble effectivement à la gueule d’un poisson en attente, prêt à gober l’arrivant dans un récit de la Bible.
Tu peux descendre Division Avenue sur toute sa longueur, si tu disposes de ta journée. Tu prends le petit déjeuner au Waytansea Hôtel puis tu marches vers le sud sur un pâté de maisons en passant devant l’église de Aider Street. Puis devant la Maison Wilmot, la seule habitation sur East Birch, avec ses huit hectares de pelouse qui descendent jusqu’à la mer. Puis devant la Maison Burton sur East Juniper[12]Street. Les zones boisées riches de chênes, chaque arbre immense et tordu comme un éclair de tonnerre moussu. Le ciel au-dessus de Division Avenue, en été, il est vert sous la masse compacte des strates mouvantes du feuillage, érables, chênes et ormes.
C’est la première fois que tu débarques ici, et tu as le sentiment que tous tes rêves ont été exaucés. Ton existence se terminera dans un bonheur perpétuel.
L’important, dans tout ça, c’est que, pour une gamine qui n’a jamais vécu que dans une maison sur roues, cet endroit ressemble à ce lieu spécial, d’une sécurité absolue, où elle vivra, à jamais, aimée et bichonnée.
Pour une gamine qui passait son temps assise sur une moquette à longs poils avec sa boîte de crayons de couleur ou de pastels, à faire des dessins de ces maisons, des maisons qu’elle n’avait jamais vues. Rien que des images de la manière dont elle se les imaginait avec leurs perrons et leurs fenêtres en vitraux. Pour cette gamine, de parvenir un jour à les voir, ces maisons, pour de vrai… Des maisons qui n’avaient jamais appartenu jusque-là qu’à son imagination…
Du premier jour où elle a été capable de dessiner, la petite Misty Marie connaissait les secrets humides des fosses septiques sur l’arrière de chacune des maisons. Elle savait que les circuits électriques à l’intérieur de leurs murs étaient vieux, dans leurs gaines de tissu, tirés sous tubes de porcelaine avec isolateurs de porcelaine sur les poteaux. Elle était capable de dessiner l’intérieur de chaque porte d’entrée, là où chaque famille de l’île inscrivait les noms et les tailles successives de chaque enfant de la maisonnée.
Aujourd’hui, c’est ainsi que se présente l’île aux yeux de beaucoup de monde. Beaucoup de riches étrangers au lieu.
Pour cette gamine qui n’avait jamais nagé dans autre chose que la minuscule piscine d’un parc de caravanes, aveuglée par l’excès de chlore dans l’eau, pour elle, de prendre le ferry jusqu’au port de Waytansea avec les oiseaux qui chantent et les reflets du soleil qui miroitent, renvoyés par les successions de rangées de fenêtres de l’hôtel… Pour elle, d’entendre l’océan rouler et s’écraser contre le flanc de la digue, et de sentir le soleil si chaud et le vent vif et pur dans ses cheveux, dans le parfum des roses en pleine floraison… du thym et du romarin…
Cette pathétique préadolescente qui n’avait jamais vu l’océan, elle avait déjà peint les caps et les falaises suspendues haut au-dessus des rochers. Et elle les avait rendus à la perfection.
Pauvre petite Misty Marie Kleinman.
Cette fille est arrivée ici comme future épousée, et l’île tout entière était de sortie pour l’accueillir. Quarante, cinquante familles, tout sourires, attendant leur tour de lui serrer la main. Un chœur d’écoliers du primaire a chanté. Ils lui ont jeté du riz. Il y a eu un grand dîner en son honneur à l’hôtel, et tout le monde lui a porté un toast au champagne.
Depuis leur flanc de colline sur les hauteurs au-dessus de Merchant[13] Street, les fenêtres du Waytansea Hôtel, sur cinq étages entiers, les rangées de fenêtres et de perrons vitrés, les lignes en zigzag des lucarnes sur le toit pentu, toutes assistaient à son arrivée. Tout le monde était présent pour assister à sa venue et à son installation dans l’une des grandes maisons du ventre ombreux du poisson encadré par les arbres.
Un seul regard à Waytansea Island lui a suffi, et Misty Kleinman s’est dit que ça valait vraiment la peine de faire, sur un dernier baiser, ses adieux à sa maman prolo. Aux crottes de chien et à la moquette à longs poils. Elle s’est juré de ne plus jamais remettre les pieds dans le vieux parc de caravanes. Elle a mis en attente son projet de devenir peintre.
L’important dans tout ça, c’est que, quand tu es gamine, et même quand tu es un peu plus âgée, disons vingt ans, et étudiante en arts plastiques, tu ne sais rien à rien du monde de la vraie vie. Tu as envie de le croire, celui qui te dit qu’il t’aime. Lui, son seul désir, c’est de t’épouser et de t’emmener chez lui vivre dans une île parfaite, un vrai paradis. Une grande maison en pierre sur East Birch Street. Il dit que son seul désir, c’est de te rendre heureuse.
Et non, honnêtement, jamais, jamais il ne te torturera jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Et cette pauvre Misty Kleinman, elle s’est dit comme ça, ce n’est pas une carrière d’artiste qu’elle voulait. Ce qu’elle voulait vraiment, depuis le tout début, c’était la maison, la famille, la paix.
Ensuite, elle est venue à Waytansea Island, où tout était tellement à sa juste place.
Ensuite, le cours des choses lui a démontré que c’était elle qui avait tort.